{"id":7712,"date":"2026-04-22T16:53:33","date_gmt":"2026-04-22T14:53:33","guid":{"rendered":"https:\/\/ecole-resilience.fr\/?p=7712"},"modified":"2026-04-22T16:53:33","modified_gmt":"2026-04-22T14:53:33","slug":"accueil-confiance-et-detournement-entretien-avec-paul-citron","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/ecole-resilience.fr\/?p=7712","title":{"rendered":"Accueil, confiance et d\u00e9tournement &#8211; Entretien avec Paul Citron"},"content":{"rendered":"\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><strong>Paul Citron<\/strong> est urbaniste, docteur en am\u00e9nagement, et l&rsquo;un des co-initiateurs de Plateau Urbain. S\u2019int\u00e9ressant aux mod\u00e8les<br>\u00e9conomiques et politiques de production de la ville, il enseigne \u00e0 l\u2019\u00c9cole d\u2019urbanisme de Paris. Il a cofond\u00e9 l\u2019association Surface + Utile, qui d\u00e9veloppe un plaidoyer pour un parc immobilier d\u00e9di\u00e9 aux acteurs d\u2019int\u00e9r\u00eat \u00e9cologique et soci\u00e9tal. Il a codirig\u00e9 avec A\u00efnhoa Jean-Calmettes, Ang\u00e8le de Lamberterie, Simon Laisney et Mathias Rouet <em>Des villes en mieux. Occupations temporaires et tiers-lieux solidaires<\/em> (\u00c9ditions du Pommier, 2026).<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><strong>Lou Herrmann (CA\u00b0) :<\/strong> <strong>Une des ambitions de l\u2019\u00c9cole de la r\u00e9silience est de faire de cette future \u00e9cole un espace public, un lieu de vie et pas seulement un lieu de consommation de formation et de production de la recherche. Selon vous, quelles sont les conditions indispensables pour faire d\u2019un lieu un espace public ? Un lieu de vie peut-il s\u2019instituer, se programmer ? Inversement, qu\u2019est-ce qui potentiellement nous \u00e9chappe dans cette r\u00e9ussite ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>Paul Citron :<\/strong>  L\u2019espace public c\u2019est l\u2019endroit de la rencontre \u2014 c\u2019est l\u00e0 o\u00f9 se relient des communaut\u00e9s au sein de la soci\u00e9t\u00e9. Et l\u2019on voit que la rencontre qui importe est souvent celle qui ne peut pas s\u2019organiser, qui a un aspect un peu fortuit. Alors que peut faire l\u2019\u00c9cole de la r\u00e9silience ? On parvient parfois, dans les tiers lieux solidaires, \u00e0 favoriser les rencontres. Elles<br>peuvent advenir dans les espaces o\u00f9 l\u2019on entre, comme le hall, dans les espaces o\u00f9 l\u2019on peut se reposer ou dans les espaces d\u2019accueil, d\u2019hospitalit\u00e9, l\u00e0 o\u00f9 on va partager de la nourriture sans n\u00e9cessairement devoir payer sa place. Au-del\u00e0 de ces espaces, il y a aussi la question de l\u2019ouverture et celle des publics : quel public attend quel type d\u2019espace de rencontre ? Le public \u00e9tudiant par exemple est comme de l\u2019eau. Je le vois \u00e0 C\u00e9sure : il s\u2019immisce partout, dans absolument tous les recoins<br>ouverts et accessibles du lieu, qui n\u2019\u00e9taient pas du tout imagin\u00e9s pour \u00e7a. Le lieu est ouvert depuis trois ans. Au bout de deux ans, \u00e0 partir de l\u2019observation de ces usages \u00e9tudiants, Plateau urbain a mis en place une nouvelle couche d\u2019am\u00e9nagement des espaces communs. Dans votre question, il y a aussi cette dimension de comment peut-on se laisser surprendre par ce genre d\u2019impr\u00e9vu ? C\u2019est peut-\u00eatre en laissant aux diff\u00e9rents types de publics la possibilit\u00e9 de s\u2019approprier les lieux, de se mettre l\u00e0 o\u00f9 ils se trouvent confortables. \u00c7a peut passer par du mobilier d\u00e9pla\u00e7able, ou peut-\u00eatre par pas de mobilier du tout au d\u00e9but et puis petit \u00e0 petit, en fonction de ce qui se passe, am\u00e9nager les lieux. On appelle \u00e7a la programmation ouverte : non pas de ne pas programmer mais de laisser aux usagers le soin de programmer.<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><strong>LH :<\/strong> <strong>Est-ce un peu comme en urbanisme, ce qu\u2019on appelle les \u00ab lignes de d\u00e9sir \u00bb pour la conception des cheminements pi\u00e9tons : laisser un temps l\u2019espace vierge pour regarder l\u00e0 o\u00f9 les gens passent et dessiner ensuite les am\u00e9nagements ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>PC :<\/strong> Compl\u00e8tement ! Toutefois, une ligne de d\u00e9sir, apr\u00e8s l\u2019avoir identifi\u00e9e, peut \u00eatre am\u00e9nag\u00e9e pour de bon : mettre du b\u00e9ton ou du gravier et dire \u00ab voil\u00e0 le meilleur passage \u00bb. Dans l\u2019espace public, on ne fait pas que passer justement. Dans un espace public, les usages peuvent \u00e9voluer. Ils ne seront pas les m\u00eames en fonction des personnes, des publics, des moments de la journ\u00e9e. C\u2019est l\u00e0 o\u00f9 la modularit\u00e9 et l\u2019adaptabilit\u00e9 d\u2019un espace public participent de sa richesse et de sa r\u00e9silience. L\u2019espace<br>public est politique ; c\u2019est un lieu qui l\u00e9gitime le fait de se retrouver, de d\u00e9battre et de faire soci\u00e9t\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><strong>LH : J\u2019aimerais revenir sur un \u00e9l\u00e9ment que vous avez \u00e9voqu\u00e9 rapidement, qui a \u00e9t\u00e9 soulev\u00e9 \u00e0 de nombreuses reprises lors des r\u00e9sidences comme un enjeu central pour la r\u00e9ussite de ces lieux, c\u2019est la question de l\u2019accueil. Selon vous, par quoi passe un accueil qui fonctionne ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>PC :<\/strong> Cela passe par des choses tr\u00e8s concr\u00e8tes : une porte ouverte, un lieu gratuit, un lieu o\u00f9 l\u2019on n\u2019est pas oblig\u00e9 de consommer, o\u00f9 l\u2019on peut se reposer et \u00eatre seul. \u00c7a passe aussi par la possibilit\u00e9 d\u2019appropriation des lieux : pouvoir les am\u00e9nager soi-m\u00eame, changer une table de sens, pouvoir bouger une chaise pour la mettre \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d\u2019une prise \u00e9lectrique ; ce genre de petits d\u00e9tails sont importants. Un accueil qui fonctionne cela passe aussi par des codes esth\u00e9tiques, qui vont ou non permettre de se sentir bienvenus. Il faut reconna\u00eetre cette part esth\u00e9tique et r\u00e9fl\u00e9chir au snobisme qui peut exister dans certains lieux publics. L\u2019esth\u00e9tique agit comme un signe, un langage qui peut g\u00e9n\u00e9rer de l\u2019exclusion, sans que ce soit voulu au d\u00e9part. Mais l\u2019accueil c\u2019est aussi une question de contenu : qu\u2019est-ce qu\u2019on vient y faire ? La question de la<br>programmation non plus mat\u00e9rielle et architecturale mais intellectuelle du lieu joue un r\u00f4le essentiel dans l\u2019accueil. Il ne s\u2019agit pas uniquement des \u00e9v\u00e9nements programm\u00e9s, mais aussi d\u2019autres choses moins tangibles, qui d\u00e9calent le point de vue au-del\u00e0 de celles et ceux qui ma\u00eetrisent les formes culturelles dominantes.<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><strong>LH : Avez-vous un exemple de programmation qui va dans le sens de ce d\u00e9calage et de cet accueil ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>PC :<\/strong> L\u2019accueil inconditionnel c\u2019est d\u00e9j\u00e0 une programmation. \u00c0 l\u2019heure de la mont\u00e9e du fascisme, est-ce que ces lieux, au-del\u00e0 de leur vocation premi\u00e8re, peuvent \u00e9galement \u00eatre des lieux refuges pour les personnes qui n\u2019ont nulle part o\u00f9 aller ou les organisations militantes qui sont rejet\u00e9es car consid\u00e9r\u00e9es comme trop radicales. Ce qu\u2019il faut \u00e9viter \u00e0 tout prix c\u2019est l\u2019homog\u00e9n\u00e9isation sociale. Michel Lussault parle de micropolitique pour ces lieux. Le fait de pouvoir entrer dans un lieu et de se dire, m\u00eame inconsciemment, tiens il y a peut-\u00eatre ici des gens que je n\u2019ai pas l\u2019habitude de fr\u00e9quenter, sans forc\u00e9ment se parler au d\u00e9but, mais juste le fait de pouvoir partager des lieux avec des personnes tr\u00e8s diff\u00e9rentes de moi, c\u2019est d\u00e9j\u00e0 une forme de programmation.<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><strong>LH : Il y a ces \u00e9l\u00e9ments tangibles dont vous parlez : l\u2019ouverture, la gratuit\u00e9, la souplesse des am\u00e9nagements, les codes esth\u00e9tiques, mais face \u00e0 cela, ou plut\u00f4t, avant cela il y a autre chose, de moins palpable mais de tr\u00e8s puissant, ce sont les barri\u00e8res symboliques. L\u2019exp\u00e9rience montre que donner acc\u00e8s ne suffit pas. Or l\u2019ambition de l\u2019\u00c9cole de la r\u00e9silience est de s\u2019adresser \u00e0 toutes et tous. Comment lever ces barri\u00e8res ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>PC : Donner acc\u00e8s, si c\u2019est juste dire \u00ab tu as le droit de rentrer \u00bb, effectivement ce n\u2019est pas suffisant. Il y a aussi ce qui motive \u00e0 venir. Dans cette perspective, il faut essayer de ne pas \u00eatre monoth\u00e9matique : que l\u2019\u00c9cole de la r\u00e9silience ne pro-<br>gramme pas seulement des choses autour de la transition \u00e9cologique. Il faut d\u00e9velopper une strat\u00e9gie du d\u00e9tour : faire venir d\u2019autres publics, sur d\u2019autres sujets, pour d\u2019autres activit\u00e9s, mais qui, une fois dans le lieu, pourront venir voir une exposition ou assister \u00e0 une conf\u00e9rence. Et pour \u00e7a, la possibilit\u00e9 de pouvoir accueillir des \u00e9v\u00e9nements de mani\u00e8re tr\u00e8s libre et quasiment sans organisation est un crit\u00e8re de r\u00e9ussite. Par exemple \u00e0 C\u00e9sure a eu lieu l\u2019autre soir, un samedi, dans un couloir, une battle de rap et de beatbox. Elle a \u00e9t\u00e9 organis\u00e9e par des sp\u00e9cialistes de ce genre d\u2019\u00e9v\u00e9nements. Ils n\u2019avaient quasiment pas de mat\u00e9riel, juste une sono pr\u00eat\u00e9e par le lieu. Il y avait \u00e9norm\u00e9ment de gens, qui pour certains venaient de loin et qui, surtout, n\u2019\u00e9taient pas le public habituel de C\u00e9sure. Ici, personne n\u2019a r\u00e9pondu \u00e0 un appel \u00e0 projet. Il y a juste eu quelqu\u2019un qui s\u2019est dit \u00ab peut-\u00eatre que je pourrais faire cet \u00e9v\u00e9nement dans ce lieu \u00bb ; il a de- mand\u00e9 et on lui a r\u00e9pondu \u00ab oui. \u00bb Derri\u00e8re cet exemple, il y a une valeur fondamentale pour la gestion et le partage de ce genre de lieu, c\u2019est la confiance. Parce que si tu ne fais pas confiance a priori, au lieu de pr\u00eater gratuitement une sono \u00e0 500 \u20ac, tu vas devoir mobiliser un r\u00e9gisseur, et ton \u00e9v\u00e9nement devient payant et donc impayable. Alors qu\u2019en faisant confiance, peut-\u00eatre que certains outils seront cass\u00e9s \u00e0 la longue, ou que certains objets vont dispara\u00eetre un jour. Mais ce n\u2019est pas grave parce que l\u2019enjeu de donner \u00e0 l\u2019immense majorit\u00e9 des gens la possibilit\u00e9 de s\u2019approprier les choses est bien plus important que l\u2019enjeu de ne prendre aucun risque pour assurer la s\u00e9curit\u00e9 des biens. Cette hi\u00e9rarchie entre la confiance et l\u2019absence de risque est<br>essentielle. Le risque que repr\u00e9sente la confiance est infiniment souhaitable par rapport au risque que la d\u00e9fiance g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e nous fait prendre dans notre rapport au monde. Cette valeur de confiance est en jeu dans le fonctionnement du lieu au quotidien, alors qu\u2019autour de nous, tout nous apprend \u00e0 ne pas faire confiance. Apr\u00e8s il ne faut pas non plus \u00eatre<br>ang\u00e9lique. La confiance se module, se travaille, notamment dans les conflits d\u2019usage. Ils existent ; il faut les travailler et les r\u00e9soudre et non pas chercher \u00e0 les \u00e9viter en s\u00e9curisant tout. Le conflit d\u2019usage dit des choses. Il vaut mieux le laisser advenir et ensuite le travailler. Parce qu\u2019en le laissant advenir on permet aussi l\u2019\u00e9mergence des dynamiques inverses : les amours d\u2019usages.<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><strong>LH :  Pour finir, auriez-vous un exemple de lieu particuli\u00e8rement inspirant qui pourrait faire \u00e9cho \u00e0 ce que nous essayons de construire avec l\u2019\u00c9cole de la r\u00e9silience ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>PC : <\/strong>Une fois de plus, je parlerais de C\u00e9sure. Son objet initial est la transmission des savoirs \u2014 c\u2019est ce qui a \u00e9t\u00e9 vendu au rectorat \u00e0 l\u2019origine. Mais en r\u00e9alit\u00e9 dans sa vie quotidienne, son fonctionnement et les repr\u00e9sentations qu\u2019en ont les gens sont \u00e0 mille lieues de cet objet initial. Je pense qu\u2019il n\u2019y a pas grand monde parmi ses usagers qui connaissent cette vocation. Et c\u2019est en ce sens que le lieu fonctionne : sa r\u00e9ussite r\u00e9side en partie dans ce d\u00e9tournement. Le d\u00e9tournement est<br>une valeur politique, une source de cr\u00e9ation et d\u2019invention. Ce peut aussi \u00eatre une source de joie. En tout cas moi \u00e7a me rend joyeux de voir des personnes d\u00e9tourner le cadre ou la fonction d\u2019un lieu. Et il me semble que \u00e7a pourrait aussi fonctionner pour faire face \u00e0 des questions aussi difficiles que celles que pose l\u2019\u00c9cole de la r\u00e9silience. Le d\u00e9tournement comme fonctionnement r\u00e9silient.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Paul Citron est urbaniste, docteur en am\u00e9nagement, et l&rsquo;un des co-initiateurs de Plateau Urbain. S\u2019int\u00e9ressant aux mod\u00e8les\u00e9conomiques et politiques de production de la ville, il enseigne \u00e0 l\u2019\u00c9cole d\u2019urbanisme de Paris. Il a cofond\u00e9 l\u2019association Surface + Utile, qui d\u00e9veloppe un plaidoyer pour un parc immobilier d\u00e9di\u00e9 aux acteurs d\u2019int\u00e9r\u00eat \u00e9cologique et soci\u00e9tal. 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