{"id":7699,"date":"2026-04-22T16:53:07","date_gmt":"2026-04-22T14:53:07","guid":{"rendered":"https:\/\/ecole-resilience.fr\/?p=7699"},"modified":"2026-04-22T16:53:57","modified_gmt":"2026-04-22T14:53:57","slug":"faire-ecole-experimenter-problematiser-situer-entretien-avec-chloe-dumas","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/ecole-resilience.fr\/?p=7699","title":{"rendered":"Faire \u00e9cole : exp\u00e9rimenter, probl\u00e9matiser, situer &#8211; Entretien avec Chlo\u00e9 Dumas"},"content":{"rendered":"\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><strong>Chlo\u00e9 Dumas<\/strong> est sc\u00e9nographe (dipl\u00f4m\u00e9e de l\u2019ENSATT) et enseignante en design. Elle est cofondatrice du collectif Invivo, qui explore les modalit\u00e9s par lesquelles la perception et les sensations du spectateur peuvent renouveler les formes de narration. Agr\u00e9g\u00e9e en design, elle enseigne en DSAA Design (dipl\u00f4me valant grade de master), o\u00f9 elle coordonne le parcours \u00ab Espace, usages, territoires \u00bb. Dans ce cadre, elle accompagne les \u00e9tudiants dans des projets confront\u00e9s aux enjeux contemporains de transition des territoires.<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><strong>Lou Herrmann (CA\u00b0) : Parmi les id\u00e9es fortes issues des r\u00e9sidences collectives de travail autour de l\u2019\u00c9cole de la r\u00e9silience, il y a la n\u00e9cessit\u00e9 de mettre la cr\u00e9ation au c\u0153ur de ce \u00ab faire \u00e9cole ensemble \u00bb. Partagez-vous cette id\u00e9e ? Que recouvre-t-elle pour vous notamment au regard des d\u00e9fis p\u00e9dagogiques soulev\u00e9s par le changement global ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>Chlo\u00e9 Dumas :<\/strong> Avant de parler de cr\u00e9ation, j\u2019ai envie de revenir sur l\u2019expression \u00ab faire \u00e9cole \u00bb, qui nous questionne en tant qu\u2019enseignant. Car enseigner dans une \u00e9cole ne signifie pas n\u00e9cessairement \u00ab faire \u00e9cole \u00bb. Je trouve int\u00e9ressant de red\u00e9finir ce qu\u2019implique cette id\u00e9e. J\u2019ai l\u2019impression que l\u2019enjeu fondamental ici, c\u2019est d\u2019abord de penser la fabrique d\u2019un positionnement. Cela me semble essentiel notamment pour r\u00e9pondre aux d\u00e9fis que vous \u00e9noncez. Aujourd\u2019hui j\u2019observe un<br>glissement dans les appellations des formations, auparavant plut\u00f4t disciplinaires, vers des positionnements d\u2019enjeux soci\u00e9taux. \u00c0 travers ce passage, on propose aux \u00e9tudiants de s\u2019impliquer dans une esp\u00e8ce de posture d\u2019engagement. Faire \u00e9cole, c\u2019est positionner un cadre de la pens\u00e9e tourn\u00e9 vers le monde et vers l\u2019action. Cela implique de tourner nos formations vers le monde et le commun, plut\u00f4t que de les penser comme un outillage disciplinaire exclusif et d\u2019ignorer ce qui se passe dans la soci\u00e9t\u00e9. <\/p>\n\n\n\n<p>Une deuxi\u00e8me notion me semble importante, c\u2019est l\u2019id\u00e9e du design relationnel. Cela signifie de penser une architecture de la relation, un espace dans lequel le dialogue circule, dans lequel on peut faire d\u00e9bat. Cette notion est fondatrice. Elle pr\u00e9c\u00e8de la question de la cr\u00e9ativit\u00e9. En termes de dispositif, il s\u2019agit d\u2019inventer des formes o\u00f9 le dialogue, l\u2019\u00e9change, et parfois m\u00eame le clivage sont possibles. Les dispositifs p\u00e9dagogiques doivent donc porter cette id\u00e9e, et en tant qu\u2019enseignant nous devons orchestrer ces interactions.<br><\/p>\n\n\n\n<p><strong>LH : Auriez-vous un exemple ?<\/strong><br><br><strong>CD : <\/strong>On peut reprendre des formes un peu acad\u00e9miques comme la table ronde par exemple.<\/p>\n\n\n\n<p>Il s\u2019agit de rendre possible la circulation de la parole notamment en termes de spatialit\u00e9. Ce que vous avez propos\u00e9 pendant les r\u00e9sidences de l\u2019\u00c9cole de la r\u00e9silience aux Petites cantines \u00e9tait int\u00e9ressant en ce sens : d\u00e9placer le d\u00e9bat dans des lieux diff\u00e9rents, le d\u00e9placer hors de l\u2019\u00e9cole. De cette fa\u00e7on, on vient modifier la posture descendante de l\u2019enseignant. <\/p>\n\n\n\n<p>On peut \u00e9galement imaginer des rythmes, des \u00e9v\u00e9nements, qui permettent de relier et de cr\u00e9er des temps de rencontres et d\u2019\u00e9changes. En DSAA Design \u00e0 La Martini\u00e8re-Diderot, formation dans laquelle j\u2019enseigne, nous avons cr\u00e9\u00e9 une \u00c9cole d\u2019automne et une \u00c9cole de printemps, temps forts durant lesquels nous invitons chercheurs et praticiens \u00e0 d\u00e9battre autour d\u2019enjeux th\u00e9matiques. Ces \u00e9v\u00e9nements ne servent pas seulement \u00e0 transmettre des connaissances, mais contribuent \u00e0 alimenter un champ d\u2018\u00e9tude, \u00e0 exp\u00e9rimenter des pratiques plus exploratoires, \u00e0 structurer un r\u00e9seau d\u2019experts et de contributeurs.<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><strong>LH :  Cette proposition bouscule les modalit\u00e9s p\u00e9dagogiques traditionnelles, du moins plus install\u00e9es dans les institutions \u2014 de l\u2019\u00e9cole \u00e0 l\u2019universit\u00e9. Est-ce dans l\u2019air du temps ou est-on encore dans la lutte ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>CD :<\/strong> Les deux \u00e0 la fois. On est dans l\u2019air du temps \u00e9videmment, et en m\u00eame temps ces mod\u00e8les, qui existent depuis longtemps, peinent \u00e0 entrer dans les institutions. L\u2019enseignement du design est un cas singulier \u2014 et peut-\u00eatre l\u2019universit\u00e9<br>devrait-elle s\u2019en inspirer \u2014 parce que la question du faire est centrale. C\u2019est l\u2019id\u00e9e que l\u2019exp\u00e9rimentation, la fabrique, les pratiques peuvent \u00eatre des points de d\u00e9part pour la cr\u00e9ation de connaissances. Produire des connaissances \u00e0 partir d\u2019une pratique et avoir un recul critique sur celle-ci est une posture d\u2019enseignement et de recherche essentielle dans le design. De m\u00eame, il faut \u00e9viter de s\u00e9parer la salle de classe de l\u2019atelier. Il faut que ces deux espaces puissent communiquer. Pouvoir passer d\u2019une imprimante 3D \u00e0 un ordinateur par exemple, que cet aller-retour soit facilit\u00e9. En termes de conditions p\u00e9dagogiques, cela implique aussi d\u2019\u00e9valuer des processus plut\u00f4t que des r\u00e9sultats. L\u2019objectif \u00e9tant, non pas de produire des choses, mais plut\u00f4t d\u2019exp\u00e9rimenter, de tester, de poser des hypoth\u00e8ses, d\u2019ouvrir un champ probl\u00e9matique \u00e9largi.<\/p>\n\n\n\n<p>Il y a deux modalit\u00e9s p\u00e9dagogiques qu\u2019on essaie de mettre en application dans l\u2019enseignement du design que je trouve tr\u00e8s int\u00e9ressantes : la p\u00e9dagogie de projet d\u2019une part et l\u2019\u00e9cole du terrain d\u2019autre part.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>La p\u00e9dagogie de projet,<\/strong> si on reprend la pens\u00e9e d\u2019Alain Findeli, suppose, en tant qu\u2019enseignant, non pas de cadrer une demande, mais de positionner une situation dans laquelle les \u00e9tudiants pourront faire \u00e9merger des probl\u00e9matiques plurielles. La posture de l\u2019enseignant change et devient presque celle d\u2019un tuteur : nous sommes l\u00e0 pour alimenter ce cadre, penser les partenariats, d\u00e9finir l\u2019\u00e9cosyst\u00e8me du projet. L\u2019objectif est de mettre les \u00e9tudiants en situation, dans une pratique situ\u00e9e qui, au lieu de donner des r\u00e9ponses, pose des questions pour la pratique. L\u2019\u00e9tudiant devient \u00e0 la fois enqu\u00eateur, m\u00e9diateur, interpr\u00e8te et producteur. Il adopte toutes ces postures qui lui permettent d\u2019\u00eatre acteur du projet.<\/p>\n\n\n\n<p>La seconde modalit\u00e9, que j\u2019appelle <strong>l\u2019\u00e9cole du terrain<\/strong>, fait du terrain \u2014 au sens du milieu en tant qu\u2019espace des interactions entre individus et environnement \u2014 un point de d\u00e9part et non un support de la p\u00e9dagogie. Il faut bien entendre cette diff\u00e9rence. Le terrain n\u2019est pas une illustration. Il est un point de d\u00e9part pour poser des questions et \u00e9mettre des hypoth\u00e8ses. Cela signifie que ce sont l\u2019immersion et l\u2019interaction avec le terrain, qui font \u00e9merger le cadre p\u00e9dagogique.<br>Dans cette perspective, la p\u00e9dagogie de terrain est au service de la transformation des territoires, devenant de v\u00e9ritables laboratoires d\u2019apprentissage collectif et de cocr\u00e9ation.<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><strong>LH : Revenons \u00e0 ma question initiale. La cr\u00e9ation est-elle une notion importante pour vous au regard des pr\u00e9alables que vous posez (faire \u00e9cole, un design relationnel, la p\u00e9dagogie de projet et l\u2019\u00e9cole du terrain) ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>CD : Oui, compl\u00e8tement. Notamment \u00e0 travers l\u2019id\u00e9e de la recherche-cr\u00e9ation, dans laquelle, encore une fois, la cr\u00e9ation ne vient pas comme une illustration, un support, mais bien comme un lieu d\u2019exp\u00e9rimentation. Il s\u2019agit ici de partir de la pratique exploratoire, de l\u2019exp\u00e9rimentation, de la production pour construire la connaissance, le socle th\u00e9orique. Il me semble tr\u00e8s important de penser l\u2019articulation entre le faire et la pens\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><strong>LH : \u00c0 La Martini\u00e8re Diderot, vous faites r\u00e9guli\u00e8rement intervenir des artistes dans le cadre des enseignements. Quel est l\u2019apport de ces professionnels de la cr\u00e9ation dans ce \u00ab faire \u00e9cole \u00bb dont vous parlez ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>CD : <\/strong>Chaque ann\u00e9e on invite des praticiens \u2014 un artiste ou un concepteur \u2014 pour un workshop d\u2019une semaine au sein duquel ils ont carte blanche et proposent un dispositif p\u00e9dagogique. Les \u00e9tudiants se retrouvent en immersion autour<br>de la pratique de l\u2019artiste. Par le prisme d\u2019une pratique, d\u2019un m\u00e9dium ou de modalit\u00e9s d\u2019application, l\u2019objectif est de les amener \u00e0 positionner leur regard critique, \u00e0 multiplier les hypoth\u00e8ses. La notion de pluralit\u00e9 des pratiques est tr\u00e8s importante, et renvoie selon moi \u00e0 cette id\u00e9e de la cr\u00e9ation comme pilier du faire \u00e9cole.<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><strong>LH : Dans votre contribution \u00e0 la r\u00e9sidence sur l\u2019apprentissage et la spatialit\u00e9, vous avez \u00e9voqu\u00e9 le mod\u00e8le de la classe-atelier du p\u00e9dagogue suisse Adolphe Ferri\u00e8re : est-ce que vous pouvez revenir sur ses caract\u00e9ristiques, et pr\u00e9ciser en quoi il pourrait constituer un horizon fructueux pour l\u2019\u00c9cole de la r\u00e9silience ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>CD : <\/strong>L\u2019\u00c9cole atelier ou \u00c9cole active a \u00e9t\u00e9 pens\u00e9e par Ferri\u00e8re en 1920. Je trouve \u00e7a assez incroyable de replacer sa pens\u00e9e dans l\u2019Histoire et de se dire qu\u2019aujourd\u2019hui on parle encore de p\u00e9dagogie nouvelle ! C\u2019est encore per\u00e7u comme quelque chose de dissident, presque comme un contre un mod\u00e8le, alors que tous les b\u00e9n\u00e9fices de cette p\u00e9dagogie ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9montr\u00e9s. L\u2019\u00c9cole active a \u00e9t\u00e9 imagin\u00e9e initialement plut\u00f4t pour le cycle \u00e9l\u00e9mentaire. Elle re-d\u00e9finit la posture de l\u2019\u00e9l\u00e8ve en tant qu\u2019acteur de ses enseignements, notamment dans le rapport \u00e0 son environnement direct. Cela rejoint l\u2019id\u00e9e de l\u2019\u00e9cole du terrain. Beaucoup de dispositifs de l\u2019\u00c9cole active se d\u00e9roulent dans la nature. L\u2019\u00e9cole, que ce soit pour les \u00e9coliers ou pour les \u00e9tudiants, doit \u00eatre perm\u00e9able \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9. Elle propose aux \u00e9l\u00e8ves des situations d\u2019immersion dans un milieu comprenant les usages, les acteurs et l\u2019\u00e9cosyst\u00e8me naturel. Ce qui leur permet de d\u00e9velopper leur conscience \u00e9cologique et leur autonomie. On sort d\u2019un rapport descendant entre le ma\u00eetre et l\u2019apprenant. La question pos\u00e9e est plut\u00f4t de savoir comment rendre possible un apprentissage en autonomie, gr\u00e2ce \u00e0 des enseignements situ\u00e9s et une p\u00e9dagogie de l\u2019exp\u00e9rimentation. Aujourd\u2019hui, des dispositifs tels que la \u00ab Classe dehors \u00bb reprennent ces id\u00e9es. Il s\u2019agit d\u2019imaginer une \u00e9cole externalis\u00e9e, de se dire que la salle de classe peut \u00eatre dans la for\u00eat ou au mus\u00e9e, de repenser les configurations spatiales dans lesquelles on peut faire \u00e9cole, de faire classe dans des environnements ext\u00e9rieurs. L\u2019\u00c9cole de la r\u00e9silience, qui est une \u00e9cole sans \u00e9cole, me semble tr\u00e8s int\u00e9ressante \u00e0 ce titre : c\u2019est une possible \u00ab classe dehors \u00bb, \u00e0 tous les niveaux, de l\u2019\u00e9l\u00e9mentaire jusqu\u2019aux \u00e9tudes sup\u00e9rieures. On apprendra dans un milieu, qui n\u2019est pas celui de l\u2019\u00e9cole, et qui de ce fait permettra une rencontre avec d\u2019autres acteurs, avec un autre \u00e9cosyst\u00e8me. C\u2019est une exp\u00e9rimentation qui permet de produire des connaissances.\u00f9<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><strong>LH : \u00c7a me fait penser \u00e0 ce que dit Michel Lussault lorsqu\u2019il souligne la n\u00e9cessit\u00e9 de la cr\u00e9ation pour sortir d\u2019une \u00e9cole de la reproduction de savoirs incontestables et faire face \u00e0 l\u2019incertitude du monde contemporain.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>CD : <\/strong>Tout \u00e0 fait. J\u2019oppose de la m\u00eame fa\u00e7on exp\u00e9rimenter plut\u00f4t que reproduire, probl\u00e9matiser plut\u00f4t qu\u2019appliquer, situer plut\u00f4t qu\u2019universaliser ou standardiser.<\/p>\n\n\n\n<p><br><strong>LH : On a parl\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent d\u2019aspects m\u00e9thodologiques, de dispositifs, de posture. Mais cette question de la cr\u00e9ation renvoie aussi \u00e0 des enjeux de contenu, et notamment \u00e0 l\u2019importance de travailler autour des r\u00e9cits et des imaginaires pour d\u00e9clencher des dynamiques transformatrices. Que pensez-vous de ce rapprochement ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>CD : <\/strong>Je trouve cela fondamental. On est face \u00e0 une g\u00e9n\u00e9ration d\u2019\u00e9tudiants tr\u00e8s anxieuse, tr\u00e8s inqui\u00e8te, qui n\u2019ignore pas les probl\u00e8mes environnementaux, sociaux, culturels que traverse notre \u00e9poque. On a un devoir d\u2019inciter \u00e0 la cr\u00e9ation de nouveaux r\u00e9cits. D\u2019un c\u00f4t\u00e9 il y a un r\u00e9cit dominant, assez catastrophique que l\u2019on ne peut pas ignorer, c\u2019est le r\u00e9cit de la science. En tant que cr\u00e9ateur, il me semble que c\u2019est notre devoir de produire des alternatives qui soient plus r\u00e9silientes mais aussi plus d\u00e9sirables, jusqu\u2019\u00e0 l\u2019utopie. Nos \u00e9tudiants doivent porter ce discours et nous devons les accompagner vers la cr\u00e9ation de ces nouveaux sc\u00e9narios qui fonctionneront ensuite comme des guides pour me- ner leur carri\u00e8re. Il faut porter des postures d\u2019engagement optimistes. Nous avons besoin d\u2019alternatives. <\/p>\n\n\n\n<p>Cr\u00e9er des r\u00e9cits plus d\u00e9sirables, c\u2019est donc une premi\u00e8re chose importante. Une autre entr\u00e9e qui me semble tout aussi int\u00e9ressante, c\u2019est la posture critique du r\u00e9cit, notamment \u00e0 travers la fiction. En design, il existe le design fiction. C\u2019est une discipline issue du design radical n\u00e9 dans les ann\u00e9es 1960 en Italie. C\u2019\u00e9tait une posture r\u00e9actionnaire, une esp\u00e8ce de contre-\u00e9cole face au modernisme et \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 consum\u00e9riste de ces ann\u00e9es-l\u00e0. Elle consistait \u00e0 se positionner contre en concevant des artefacts manifestes qui ne cherchaient pas \u00e0 \u00eatre fonctionnels, mais au contraire \u00e0 faire r\u00e9agir et parfois m\u00eame \u00e0 d\u00e9ranger, \u00e0 provoquer. Je pense par exemple au projet \u00ab No-Stop City \u00bb d\u2019Archizoom, qui proposait une programmation urbaine cauchemardesque, une esp\u00e8ce de caricature de la ville moderne. Ce projet multiforme (maquette, installation, plans) \u00e9tait l\u00e0 pour bousculer, en disant : a-t-on vraiment envie de \u00e7a ? C\u2019est ce que je trouve int\u00e9ressant : la fiction dans le design rend possible une posture manifeste un peu transgressive, en introduisant un recul, une distance. Aujourd\u2019hui, le design fiction ou design critique, c\u2019est vraiment \u00e7a : cr\u00e9er le d\u00e9bat, poser des questions, bousculer. Proposer des sc\u00e9narios fictifs, ce n\u2019est pas sp\u00e9culer ou innover, c\u2019est penser demain pour questionner ce qui est d\u00e9sirable ou non. Si l\u2019art du th\u00e9\u00e2tre ou du cin\u00e9ma perdure aujourd\u2019hui, c\u2019est justement parce qu\u2019on a besoin de d\u00e9caler nos regards par la fiction et non pas seulement parce qu\u2019on cherche \u00e0 se vider la t\u00eate. Proposer des postures fictionnelles qui permettent d\u2019avoir un regard critique sur nos vies et notre soci\u00e9t\u00e9 est essentiel. Je pense en effet que l\u2019humain se nourrit de \u00e7a. Ceci pose alors aussi la question de la responsabilit\u00e9 des gens qui fabriquent ces fictions. On ne peut pas produire des fictions sans se questionner sur le rapport au monde qu\u2019elles induisent.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Chlo\u00e9 Dumas est sc\u00e9nographe (dipl\u00f4m\u00e9e de l\u2019ENSATT) et enseignante en design. Elle est cofondatrice du collectif Invivo, qui explore les modalit\u00e9s par lesquelles la perception et les sensations du spectateur peuvent renouveler les formes de narration. 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