{"id":7663,"date":"2026-04-22T16:54:11","date_gmt":"2026-04-22T14:54:11","guid":{"rendered":"https:\/\/ecole-resilience.fr\/?p=7663"},"modified":"2026-04-22T16:54:11","modified_gmt":"2026-04-22T14:54:11","slug":"conversation-indisciplinee-entretien-avec-eric-tannier","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/ecole-resilience.fr\/?p=7663","title":{"rendered":"Conversation indisciplin\u00e9e &#8211; Entretien avec \u00c9ric Tannier"},"content":{"rendered":"\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><strong>\u00c9ric Tannier<\/strong> est informaticien, chercheur \u00e0 l\u2019Inria dans l\u2019\u00e9quipe Semis. Il est \u00e9galement membre de la Fabrique des Questions Simples (groupement de chercheur\u00b7es de disciplines diff\u00e9rentes s\u2019engageant dans une d\u00e9marche collective de r\u00e9flexions \u00e0 l\u2019heure de l\u2019Anthropoc\u00e8ne) ainsi que du projet \u00ab Botascopia \u00bb. Sa posture scientifique, inscrite dans l\u2019observation et la localisation du lien entre humains et le reste du vivant, apporte une nuance face \u00e0 une science normative, descendante, qui ne laisse pas place \u00e0 l\u2019exploration personnelle. Il vient de publier <em>L\u2019Univers des courges. Les cultiver, les cuisiner, les savourer<\/em> avec Christophe Gaudry, Estelle Petit et Marie-Th\u00e9r\u00e8se Charreyre (L\u2019Harmattan, 2026).<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><strong>Florian Fomp\u00e9rie (CA\u00b0):<\/strong> <strong> Parmi les id\u00e9es fortes issues des r\u00e9sidences collectives d\u2019id\u00e9ation autour du projet \u00c9cole de la r\u00e9silience : la n\u00e9cessit\u00e9 de permettre et favoriser la conversation. Conversation entre les individu\u00b7e\u00b7s, les citoyen\u00b7ne\u00b7s pour retrouver du commun, faire soci\u00e9t\u00e9. Mais aussi entre des institutions, entre des disciplines artistiques, scientifiques, culturelles, qui ne se croisent pas ou peu. Que pensez-vous de cette id\u00e9e ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>\u00c9ric Tannier :<\/strong> Ma fa\u00e7on de fonctionner est d\u2019\u00eatre aux interfaces plut\u00f4t que dans des disciplines particuli\u00e8res. \u00c0 la fois aux interfaces sciences\/soci\u00e9t\u00e9s, sciences\/environnements, entre les disciplines ou entre les institutions. Par exemple, dans mes derni\u00e8res publications, on trouve un livre (L\u2019univers des courges, Les cultiver, les cuisiner, les savourer, Christophe Gaudry, Estelle Petit, \u00c9ric Tannier, Marie-Th\u00e9r\u00e8se Charreyre, L\u2019Harmattan, 2026.) en collaboration avec l\u2019institut Lyfe, dans lequel je vois mon r\u00f4le comme celui d\u2019interface afin de faire converser un agriculteur, Christophe Gaudry, et des cuisiniers.<br>Le projet \u00e9tait coordonn\u00e9 par une coll\u00e8gue chimiste, Marie-Th\u00e9r\u00e8se Charreyre. Un autre exemple d\u2019activit\u00e9 r\u00e9cente, je viens d\u2019\u00e9crire un article avec deux botanistes, une philosophe, et un informaticien, sur Flaubert, qui s\u2019appelle \u00ab L\u2019\u00e9nigme du calice dans Bouvard et P\u00e9cuchet \u00bb et qui consiste \u00e0 aller chercher dans la correspondance de Flaubert une \u00e9nigme botanique : trouver une plante par les caract\u00e9ristiques d\u00e9crites dans le texte, trouver du scientifique dans cette \u0153uvre litt\u00e9raire. Mener cette enqu\u00eate, c\u2019est \u00e0 la fois un travail historique, un travail litt\u00e9raire, un travail botanique et un travail de philosophie des sciences. Je n\u2019utilise pas beaucoup le terme de conversation, mais plus ceux d\u2019interface, d\u2019interaction, et de lien. Mais peut-\u00eatre recouvrent-ils les m\u00eames sens ?<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><strong>FF : Que pensez-vous de la capacit\u00e9 actuelle de notre soci\u00e9t\u00e9 \u00e0 converser ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>\u00c9T :<\/strong> Si je prends le milieu acad\u00e9mique, que je connais, il est plut\u00f4t organis\u00e9 en silos disciplinaires. Les institutions valorisent le fait d\u2019aller parler avec quelqu\u2019un issu d\u2019une autre discipline, mais \u00e7a devient plus difficile quand on veut \u00e9tudier des objets, qui, par essence sont transdisciplinaires. Le dialogue entre disciplines, en r\u00e9alit\u00e9, fonctionne assez bien, mais pratiquer l\u2019\u00ab indiscipline \u00bb, comme disait Jean-Marie Legay, ce qui veut dire ne pas se pr\u00e9occuper de savoir \u00e0 quelle discipline l\u2019on contribue, cela reste marginal.<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><strong>FF : Vous faites partie d\u2019un collectif, La Fabrique des Questions Simples, qui se donne pour objectif de formuler des questionnements compr\u00e9hensibles par l\u2019ensemble des disciplines scientifiques et donc de favoriser la conversation entre elles, pouvez-vous nous en dire plus ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>\u00c9T :<\/strong> C\u2019est le deuxi\u00e8me type de dialogue que l\u2019on peut proposer : le dialogue entre sciences et soci\u00e9t\u00e9s. Je trouve cependant qu\u2019on isole la science lorsqu\u2019on parle de dialogue science\/soci\u00e9t\u00e9. La science fait partie de la soci\u00e9t\u00e9. Mais travailler aux interfaces entre disciplines, oui. La sp\u00e9cialisation a coup\u00e9 la plupart des citoyens des r\u00e9sultats scientifiques. Les sujets de th\u00e8ses par exemple sont souvent tellement sp\u00e9cialis\u00e9s qu\u2019ils deviennent incompr\u00e9hensibles par la majorit\u00e9. Souvent, ils ne viennent pas d\u2019un questionnement social. L\u2019id\u00e9e de La Fabrique des Questions Simples, n\u2019est pas tant de rendre accessible la science, mais plut\u00f4t d\u2019impliquer les citoyens dans les travaux scientifiques. Le philosophe L\u00e9o Coutellec dit qu\u2019il y a plusieurs modes d\u2019interaction avec le public. Un mode \u00ab explicatif \u00bb, tenter de vulgariser, de faire de la m\u00e9diation, d\u2019expliquer au public ce qu\u2019on est en train de chercher. Un mode \u00ab applicatif \u00bb qui essaye de trouver des applications \u00e0 nos sciences pour rendre service \u00e0 telle ou telle composante sociale. Ce sont les deux modes les plus pratiqu\u00e9s par les acad\u00e9miques. J\u2019explique ou j\u2019applique. Et puis il y a un troisi\u00e8me mode, un peu moins intuitif, le mode \u00ab implicatif \u00bb. Il s\u2019agit d\u2019impliquer le public dans le processus de la recherche. Et \u00e7a, c\u2019est l\u2019id\u00e9e de La Fabrique des Questions Simples : revenir \u00e0 la demande sociale et regarder ce qui est int\u00e9ressant, non pas du point de vue \u00e9pist\u00e9mologique, mais de revenir \u00e0 des questions qui sont pos\u00e9es par le monde contemporain, peu importe les disciplines. Cela permet de rebattre les cartes, \u00e0<br>la fois du genre de questions que l\u2019on peut se poser, des disciplines pour y r\u00e9pondre et des relations que l\u2019on peut avoir avec le public. <\/p>\n\n\n\n<p>Le mode implicatif induit des relations multidirectionnelles. \u00c0 l\u2019inverse, les rapports explicatif et applicatif sont exclusivement unidirectionnels, des chercheur\u00b7es vers le public. C\u2019est \u00e9galement ce qui se pratique \u00e0 la Boutique des sciences, par exemple. \u00c0 travers les ateliers \u00c9mergence, o\u00f9 l\u2019on essaie de transformer les pr\u00e9occupations de certaines composantes sociales, surtout des associations, en questions acad\u00e9miques.<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><strong>FF : Pourquoi avez-vous d\u00e9cid\u00e9 de vous inscrire dans cette d\u00e9marche en tant que chercheur ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>\u00c9T :<\/strong> J\u2019ai toujours eu une activit\u00e9 perm\u00e9able aux barri\u00e8res disciplinaires, j\u2019ai fait des \u00e9tudes de math\u00e9matiques, puis d\u2019histoire. Ensuite, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 engag\u00e9 par un institut d\u2019informatique qui m\u2019a affect\u00e9 dans un laboratoire de biologie. J\u2019ai assez vite touch\u00e9 \u00e0 de nombreuses disciplines. J\u2019ai \u00e9galement enseign\u00e9 l\u2019\u00e9thique de la recherche. Une discipline aux fondements philosophiques, auxquels j\u2019ai d\u00fb m\u2019int\u00e9resser. J\u2019ai toujours \u00e9t\u00e9 aux interfaces.<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><strong>FF : Comment \u00eates-vous arriv\u00e9 \u00e0 La Fabrique des Questions Simples ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>\u00c9T :<\/strong> La Fabrique des Questions Simples s\u2019affiche comme un endroit multidisciplinaire, presque indisciplinaire. Multidisciplinaire : chacun vient avec ses disciplines et s\u2019enrichit de la discipline de l\u2019autre. Indisciplinaire : on ne se pr\u00e9occupe plus de l\u2019origine disciplinaire, on discute ensemble du m\u00eame objet et on essaie de ne pas se figer dans son point de vue sur l\u2019objet. L\u2019objectif est que chacun s\u2019approprie le savoir des autres. C\u2019est donc un endroit accueillant pour les profils dans mon genre, qui aiment bien ne pas \u00eatre dans un silo d\u2019expertise.<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><strong>FF : Qu\u2019est ce qui vous int\u00e9resse dans l\u2019\u00c9cole de la r\u00e9silience, et vous pousse \u00e0 proposer des activit\u00e9s et \u00e0 participer \u00e0 la programmation ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>\u00c9T :<\/strong> Les rencontres inattendues. J\u2019ai trouv\u00e9 que l\u2019id\u00e9e de rassembler autour d\u2019un sujet des gens qui ne se connaissent pas, avec l\u2019intuition qu\u2019ils ont quelque chose \u00e0 \u00e9changer \u2014 une intuition qui est finalement assez risqu\u00e9e parce qu\u2019ils n\u2019ont jamais travaill\u00e9 ensemble et que souvent le sujet commun est assez vaste \u2014 a fonctionn\u00e9. On fait des alliages ou des assemblages qui sont inhabituels. \u00c7a ne s\u2019est jamais fait, mais on va essayer de les mettre ensemble et puis voir \u00e0 quel point on obtient un truc joli ou informe. Et si c\u2019est informe, peut-\u00eatre que c\u2019est digne d\u2019int\u00e9r\u00eat aussi. J\u2019ai trouv\u00e9 \u00e7a int\u00e9ressant de faire partie de ces alliages. Par exemple, j\u2019ai particip\u00e9 \u00e0 l\u2019activit\u00e9 Botanique des marginales. Il y avait de la science acad\u00e9mique, l\u2019\u00c9cole des beaux-arts, des centres sociaux, une ferme p\u00e9dagogique. \u00c7a para\u00eet risqu\u00e9. Finalement, il en est sorti quelque chose avec la personnalit\u00e9 des uns et des autres, l\u2019\u00e9nergie des uns et des autres. On avait aussi ce projet de s\u00e9minaire sur le futur qui n\u2019a pas abouti mais qui \u00e9tait du m\u00eame acabit. Des alliages, j\u2019en ai connu plein. Je ne suis pas surpris par la premi\u00e8re interdisciplinarit\u00e9 venue. Mais l\u00e0, il y avait quelque chose de surprenant.<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><strong>FF : Vous vous int\u00e9ressez \u00e9galement \u00e0 la fa\u00e7on dont nous imaginons, en tant que soci\u00e9t\u00e9, nos futurs. En quoi favoriser l\u2019\u00e9change entre les individus, mais \u00e9galement entre les disciplines et donc de cr\u00e9er de nouveaux alliages, vous semble<br>important pour construire un avenir durable et enviable ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>\u00c9T :<\/strong> Les alliages entre les scientifiques, les artistes et les activistes, je trouve cela assez fructueux. \u00c7a ne veut pas dire que \u00e7a se passe toujours bien, les int\u00e9r\u00eats sont parfois diff\u00e9rents. Mais avec ce genre de m\u00e9lange, on obtient quelque chose qui a \u00e0 voir avec la pens\u00e9e du futur. Il y a des objets comme le futur, que l\u2019on peut regarder de diff\u00e9rents points de vue et dont chaque point de vue n\u00e9cessite un savoir dans une certaine discipline. C\u2019est le cas du genre, par exemple, avec les <em>Gender<br>Studies<\/em>. On peut regarder le genre du point de vue biologique, du point de vue historique, du point de vue sociologique. C\u2019est le cas des sciences avec les <em>Sciences Studies<\/em>. Une des raisons pour lesquelles je me suis int\u00e9ress\u00e9 au futur, et que j\u2019ai cru pouvoir apporter une contribution, c\u2019est que l\u2019on peut l\u2019aborder par une multiplicit\u00e9 de points de vue que l\u2019on peut ensuite mettre en regard les uns avec les autres. Par exemple, il y a un point de vue artistique sur le futur, il y a tout le cin\u00e9ma et la litt\u00e9rature d\u2019anticipation. On peut faire une sociologie de ce que les gens ont dans la t\u00eate \u00e0 propos du futur. Il y a un point de vue historique, on ne voit pas le futur de la m\u00eame fa\u00e7on selon les \u00e9poques. Il y a un point de vue g\u00e9ographique, on ne voit pas le futur de la m\u00eame fa\u00e7on dans tel pays ou dans tel autre. D\u2019un point de vue \u00e9conomique, les \u00e9conomistes font des projections sur le futur. C\u2019est un objet sur lequel on peut agr\u00e9ger plein de points de vue. C\u2019\u00e9tait quelque chose sur laquelle j\u2019avais l\u2019impression de pouvoir me lancer avec toute mon histoire d\u2019indisciplinarit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00c9ric Tannier est informaticien, chercheur \u00e0 l\u2019Inria dans l\u2019\u00e9quipe Semis. 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