C’est au cœur de la Ferme de la Croix-Rousse, écrin de nature au milieu de la ville, que s’est déroulé, le mercredi 8 octobre 2025, le premier volet du programme « Botanique des marginales » de l’École de la résilience. Une journée intergénérationnelle d’ateliers multiformats, qui a réuni de nombreux partenaires : le Collectif Animaterre (composé des Centres sociaux de la Croix-Rousse, de la Ferme de la Croix-Rousse, de la Mej (Maison d’Enfance et de la Jeunesse) et de la Ka’fête ô mômes), la Fabrique des Questions Simples, l’École nationale supérieure des beaux-arts de Lyon – pratiques artistiques amateurs, l’association Des Espèces Parmi’Lyon et Cité anthropocène.
Couplant formation botanique à destination des professionnel·les de l’animation et ateliers de mise en pratique avec enfants et seniors, cette rencontre a été l’occasion pour tous·tes d’apprécier l’inattendue biodiversité ordinaire en apprenant à regarder autrement le monde qui nous entoure. Une médiation ludique et participative ancrée dans le vivant.
Un point de départ : Botascopia
Cette initiative prend racine dans le projet Botascopia, développé par une équipe de chercheur·euses pluridisciplinaire. Entre recherche et action, il mêle botanique, informatique et sciences sociales. Botascopia est tourné vers un objectif : redimensionner le rapport au vivant dans sa reconnaissance et sa perception. À l’inverse d’autres outils numériques de reconnaissance des plantes, qui délocalisent la connaissance, l’idée ici est d’associer cette dernière à une relation empirique, du fait de la proximité de la plante.
Dans cette même perspective, Botanique des marginales invite à recentrer le regard sur son environnement proche. Cette journée aspire à la constitution d’un Botascopia dédié au lieu d’accueil de l’atelier. Privilégiant le faire, la pratique et le contact direct, l’atelier s’inscrit dans le mouvement de l’éducation populaire. Il s’agit de préférer l’expérimentation et la participation à un apprentissage strictement descendant et désincarné. La nature n’apparaît plus lointaine et idéelle, mais se relocalise dans son jardin, dans le parc public, au pied de l’immeuble.
Comment et pourquoi regarder ce qui pousse là ?
Espace d’animation pédagogique voué à sensibiliser le public à l’environnement et ses enjeux, le choix de la Ferme de la Croix-Rousse pour Botanique des marginales n’a rien du hasard. À l’heure où nos existences sont inscrites dans le béton, il est fondamental de trouver comment maintenir un lien avec le vivant. Une formation du regard a précisément vocation à répondre à cette problématique.
Le projet réunit différentes formes d’intelligences et de points de vue afin de déconstruire un présupposé : celui selon lequel la science aurait le monopole du savoir et de la médiation concernant le vivant. Dans l’esprit de l’École de la résilience, il s’agit de croiser arts et sciences pour faire fleurir de nouvelles possibilités et d’étoffer le regard sur ce qui nous entoure. Cette volonté se matérialise dans le profil de nos différent·es intervenant·es.
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Un partenariat interdisciplinaire

Éric Tannier, chercheur scientifique à l’Inria dans l’équipe Semis, est également membre de la Fabrique des Questions Simples ainsi que du projet Botascopia. Sa posture scientifique, inscrite dans l’observation et la localisation du lien entre humains et le reste du vivant, apporte une nuance face à une science normative descendante, qui ne laisse pas place à l’exploration personnelle.

Thierry Boutonnier, artiste arboricole, est diplômé de l’École nationale supérieure des beaux-arts de Lyon (ENSBA). Attaché à faire se rencontrer l’art et le vivant, il situe le projet de Botanique des marginales dans une approche culturelle d’appropriation du milieu, qui laisse place à davantage d’expression et de participation. L’ENSBA est par ailleurs partenaire de cet atelier, au travers des Pratiques Artistiques Amateurs (PAA), ancrant plus profondément le projet dans une collusion entre pratiques scientifiques et artistiques.

L’association Des Espèces Parmi’Lyon, spécialisée dans la sensibilisation et dans l’expertise naturaliste, apporte quant à elle un volet explicatif sur la biodiversité en milieu urbain. Son point de vue pédagogique permet de fournir une initiation scientifique à son public.
Un croisement des publics
Botanique des marginales repose également sur la pluralité de ses invité·es. Durant la matinée, des animateur·ices issu·es de différentes structures du Collectif Animaterre ont ainsi pu croiser leurs propres connaissances et expertises de l’animation avec les explications des intervenant·es.
L’après-midi, ce sont les publics mêmes de ces organismes qui ont rejoint la Ferme. Les enfants du périscolaire se sont retrouvés aux côtés d’amateur·ices des PAA et de groupes seniors, affiliés notamment aux centres sociaux de la Croix-Rousse. Ce moment a permis de véritables rencontres et interactions intergénérationnelles. Le mélange des regards sur le vivant, partagé entre personnes de différentes générations, engendre une redéfinition mutuelle des points de vue sur la biodiversité locale, ainsi qu’un apprentissage réciproque, pratique et empirique.
Une matinée de formation
La matinée, animée par l’association Des Espèces Parmi’Lyon et par Thierry Boutonnier, a été l’occasion de former les animateur·ices sur les pratiques à adopter afin de faire interagir les enfants avec le milieu botanique. Ils ont d’abord insisté sur les précautions à prendre durant les animations afin de ne pas peser sur des milieux fragiles comme celui de la mare de la Ferme de la Croix-Rousse. L’expérience de la biodiversité ne doit pas se faire à ses dépens L’importance du vocabulaire a été soulignée : le nom de certaines plantes est l’occasion de mobiliser les imaginaires (en évoquant la guimauve pour parler de la mauve, ou en comparant les noms des plantes à ceux des Pokémons) et d’ancrer ainsi des connaissances nouvelles dans l’univers de sens des enfants. Enfin, l’intérêt de la dimension pratique, voire physique, a été rappelé. En engageant le corps et pas seulement l’esprit, en proposant une expérience qui mobilise les sens et procure de la joie, génère des endorphines, : les apprentissages sont incarnés et la capacité mémorielle des enfants augmentée. Dans ce sens, Thierry Boutonnier a proposé un exercice de yoga de l’arbre à reproduire avec les groupes périscolaires. L’intérêt d’une telle démarche, moins professorale, est de former un public particulier (en l’occurrence, la petite enfance) aux liens avec son environnement, afin de contrer l’indifférence que le contexte urbain risque de produire.
Les animateur·ices ont ainsi pu repartir de ce temps de formation avec de nouvelles clés à transmettre aux enfants dans leur contact avec les écosystèmes, forts d’un partage de connaissances horizontal avec les intervenant·es et entre elleux.
Les ateliers botaniques : l’expérience par soi-même
Durant l’après-midi se sont déroulés trois ateliers complémentaires, en groupes intergénérationnels afin de pouvoir tester, à tour de rôle, les méthodes proposées.
Un premier atelier, animé par Victor Des Espèces Parmi’Lyon, a amené, par le jeu et la mobilisation des imaginaires, l’expérience de la biodiversité. Il a proposé une rencontre sensible avec l’écosystème local, mobilisant le toucher puis le regard. Il a invité les participant·es à effleurer l’écorce d’un arbre, yeux fermés, puis à retrouver, yeux ouverts, le sujet en question. Ludique, cette expérience a pour vocation d’engager un nouveau rapport à la biodiversité, d’un regard passif à une réelle relation d’attention avec celle-ci, par la restriction du sens le plus utilisé (la vue) afin de créer un lien qui rapproche davantage puisqu’il engage un contact du corps.
Les deux autres ateliers visaient à créer des inventaires botaniques participatifs par la cueillette dans des secteurs bien délimités (1 à 2 m2). L’un d’eux, mené par Des Espèces Parmi Lyon, a initié le public à la méthode scientifique — à nommer la plante et apprendre à la reconnaître — afin d’aller à sa recherche dans la zone de prélèvement. Cette démarche empirique permet d’associer la pratique à l’apprentissage et de préférer connaissance de la plante aux connaissances sur la plante.
Dans un second atelier d’inventaire, Thierry Boutonnier a proposé une méthode d’arrachage libre en apparence bien moins cadrée. Sur le secteur délimité, le groupe a arraché, sans contrainte, des plantes. Chacun·e a été invité·e à créer une planche d’herbier qui raconte la rencontre qu’iel en a faite. Thierry a ensuite ajouté une consigne selon laquelle une espèce déjà arrachée ne pouvait plus être cueillie. Redoublant d’attention, chacun·e est retourné·e vers l’aire de recherche pour trouver une nouvelle plante.
Cet atelier a permis de travailler sur les interactions humain·es/plantes et de développer curiosité et observation. La contrainte de non-cueillette d’une espèce déjà trouvée, qui plus est sur un espace réduit, est une invitation à prendre le temps, à être attentif, et, sans que l’on y prenne garde, à faire l’expérience concrète de la diversité du vivant. Dans un contexte d’instantanéité de l’information, où l’usage d’outils numériques permet d’accéder à un résultat sans vraiment regarder ce que l’on questionne, l’atelier a au contraire permis de mettre en avant la démarche inspirée de Botascopia. Secondaire, ce résultat (c’est-à-dire, l’accès au nom de la plante) n’est qu’un prétexte pour engager un réel chemin d’observation et de compréhension de la plante.
Ces trois ateliers démontrent ainsi qu’en réinstaurant du temps, du sensible et de l’attention dans notre pratique, nous rétablissons plus aisément une relation locale et située à la biodiversité, ainsi que des connaissances plus concrètes et précises à son propos.
Plus qu’une éducation à la botanique, cette journée s’est révélée être une pédagogie de l’observation, de l’éthique de l’attention dans une culture du care. Comme l’écrit la philosophe Sandra Laugier dans Care et perception : « L’absence d’attention et de care, le manque de perception de l’importance font “manquer l’aventure” ».
En formant le regard par l’expérience, nous renouons un lien plus fort avec le vivant local afin de ne pas passer à côté de ce qu’il représente vraiment : notre propre milieu de vie.
Un moment convivial d’expérience du vivant, qui est un germe vers une belle floraison : les herbiers constitués ont fait l’objet d’ateliers de gravure au sein des Pratiques Artistiques Amateurs de l’ENSBA. Un nouveau croisement entre arts et sciences, preuve que ces deux milieux, loin d’être opposés, ont tout à apprendre dans leur rencontre.

