Paul Citron est urbaniste, docteur en aménagement, et l’un des co-initiateurs de Plateau Urbain. S’intéressant aux modèles
économiques et politiques de production de la ville, il enseigne à l’École d’urbanisme de Paris. Il a cofondé l’association Surface + Utile, qui développe un plaidoyer pour un parc immobilier dédié aux acteurs d’intérêt écologique et sociétal. Il a codirigé avec Aïnhoa Jean-Calmettes, Angèle de Lamberterie, Simon Laisney et Mathias Rouet Des villes en mieux. Occupations temporaires et tiers-lieux solidaires (Éditions du Pommier, 2026).
Lou Herrmann (CA°) : Une des ambitions de l’École de la résilience est de faire de cette future école un espace public, un lieu de vie et pas seulement un lieu de consommation de formation et de production de la recherche. Selon vous, quelles sont les conditions indispensables pour faire d’un lieu un espace public ? Un lieu de vie peut-il s’instituer, se programmer ? Inversement, qu’est-ce qui potentiellement nous échappe dans cette réussite ?
Paul Citron : L’espace public c’est l’endroit de la rencontre — c’est là où se relient des communautés au sein de la société. Et l’on voit que la rencontre qui importe est souvent celle qui ne peut pas s’organiser, qui a un aspect un peu fortuit. Alors que peut faire l’École de la résilience ? On parvient parfois, dans les tiers lieux solidaires, à favoriser les rencontres. Elles
peuvent advenir dans les espaces où l’on entre, comme le hall, dans les espaces où l’on peut se reposer ou dans les espaces d’accueil, d’hospitalité, là où on va partager de la nourriture sans nécessairement devoir payer sa place. Au-delà de ces espaces, il y a aussi la question de l’ouverture et celle des publics : quel public attend quel type d’espace de rencontre ? Le public étudiant par exemple est comme de l’eau. Je le vois à Césure : il s’immisce partout, dans absolument tous les recoins
ouverts et accessibles du lieu, qui n’étaient pas du tout imaginés pour ça. Le lieu est ouvert depuis trois ans. Au bout de deux ans, à partir de l’observation de ces usages étudiants, Plateau urbain a mis en place une nouvelle couche d’aménagement des espaces communs. Dans votre question, il y a aussi cette dimension de comment peut-on se laisser surprendre par ce genre d’imprévu ? C’est peut-être en laissant aux différents types de publics la possibilité de s’approprier les lieux, de se mettre là où ils se trouvent confortables. Ça peut passer par du mobilier déplaçable, ou peut-être par pas de mobilier du tout au début et puis petit à petit, en fonction de ce qui se passe, aménager les lieux. On appelle ça la programmation ouverte : non pas de ne pas programmer mais de laisser aux usagers le soin de programmer.
LH : Est-ce un peu comme en urbanisme, ce qu’on appelle les « lignes de désir » pour la conception des cheminements piétons : laisser un temps l’espace vierge pour regarder là où les gens passent et dessiner ensuite les aménagements ?
PC : Complètement ! Toutefois, une ligne de désir, après l’avoir identifiée, peut être aménagée pour de bon : mettre du béton ou du gravier et dire « voilà le meilleur passage ». Dans l’espace public, on ne fait pas que passer justement. Dans un espace public, les usages peuvent évoluer. Ils ne seront pas les mêmes en fonction des personnes, des publics, des moments de la journée. C’est là où la modularité et l’adaptabilité d’un espace public participent de sa richesse et de sa résilience. L’espace
public est politique ; c’est un lieu qui légitime le fait de se retrouver, de débattre et de faire société.
LH : J’aimerais revenir sur un élément que vous avez évoqué rapidement, qui a été soulevé à de nombreuses reprises lors des résidences comme un enjeu central pour la réussite de ces lieux, c’est la question de l’accueil. Selon vous, par quoi passe un accueil qui fonctionne ?
PC : Cela passe par des choses très concrètes : une porte ouverte, un lieu gratuit, un lieu où l’on n’est pas obligé de consommer, où l’on peut se reposer et être seul. Ça passe aussi par la possibilité d’appropriation des lieux : pouvoir les aménager soi-même, changer une table de sens, pouvoir bouger une chaise pour la mettre à côté d’une prise électrique ; ce genre de petits détails sont importants. Un accueil qui fonctionne cela passe aussi par des codes esthétiques, qui vont ou non permettre de se sentir bienvenus. Il faut reconnaître cette part esthétique et réfléchir au snobisme qui peut exister dans certains lieux publics. L’esthétique agit comme un signe, un langage qui peut générer de l’exclusion, sans que ce soit voulu au départ. Mais l’accueil c’est aussi une question de contenu : qu’est-ce qu’on vient y faire ? La question de la
programmation non plus matérielle et architecturale mais intellectuelle du lieu joue un rôle essentiel dans l’accueil. Il ne s’agit pas uniquement des événements programmés, mais aussi d’autres choses moins tangibles, qui décalent le point de vue au-delà de celles et ceux qui maîtrisent les formes culturelles dominantes.
LH : Avez-vous un exemple de programmation qui va dans le sens de ce décalage et de cet accueil ?
PC : L’accueil inconditionnel c’est déjà une programmation. À l’heure de la montée du fascisme, est-ce que ces lieux, au-delà de leur vocation première, peuvent également être des lieux refuges pour les personnes qui n’ont nulle part où aller ou les organisations militantes qui sont rejetées car considérées comme trop radicales. Ce qu’il faut éviter à tout prix c’est l’homogénéisation sociale. Michel Lussault parle de micropolitique pour ces lieux. Le fait de pouvoir entrer dans un lieu et de se dire, même inconsciemment, tiens il y a peut-être ici des gens que je n’ai pas l’habitude de fréquenter, sans forcément se parler au début, mais juste le fait de pouvoir partager des lieux avec des personnes très différentes de moi, c’est déjà une forme de programmation.
LH : Il y a ces éléments tangibles dont vous parlez : l’ouverture, la gratuité, la souplesse des aménagements, les codes esthétiques, mais face à cela, ou plutôt, avant cela il y a autre chose, de moins palpable mais de très puissant, ce sont les barrières symboliques. L’expérience montre que donner accès ne suffit pas. Or l’ambition de l’École de la résilience est de s’adresser à toutes et tous. Comment lever ces barrières ?
PC : Donner accès, si c’est juste dire « tu as le droit de rentrer », effectivement ce n’est pas suffisant. Il y a aussi ce qui motive à venir. Dans cette perspective, il faut essayer de ne pas être monothématique : que l’École de la résilience ne pro-
gramme pas seulement des choses autour de la transition écologique. Il faut développer une stratégie du détour : faire venir d’autres publics, sur d’autres sujets, pour d’autres activités, mais qui, une fois dans le lieu, pourront venir voir une exposition ou assister à une conférence. Et pour ça, la possibilité de pouvoir accueillir des événements de manière très libre et quasiment sans organisation est un critère de réussite. Par exemple à Césure a eu lieu l’autre soir, un samedi, dans un couloir, une battle de rap et de beatbox. Elle a été organisée par des spécialistes de ce genre d’événements. Ils n’avaient quasiment pas de matériel, juste une sono prêtée par le lieu. Il y avait énormément de gens, qui pour certains venaient de loin et qui, surtout, n’étaient pas le public habituel de Césure. Ici, personne n’a répondu à un appel à projet. Il y a juste eu quelqu’un qui s’est dit « peut-être que je pourrais faire cet événement dans ce lieu » ; il a de- mandé et on lui a répondu « oui. » Derrière cet exemple, il y a une valeur fondamentale pour la gestion et le partage de ce genre de lieu, c’est la confiance. Parce que si tu ne fais pas confiance a priori, au lieu de prêter gratuitement une sono à 500 €, tu vas devoir mobiliser un régisseur, et ton événement devient payant et donc impayable. Alors qu’en faisant confiance, peut-être que certains outils seront cassés à la longue, ou que certains objets vont disparaître un jour. Mais ce n’est pas grave parce que l’enjeu de donner à l’immense majorité des gens la possibilité de s’approprier les choses est bien plus important que l’enjeu de ne prendre aucun risque pour assurer la sécurité des biens. Cette hiérarchie entre la confiance et l’absence de risque est
essentielle. Le risque que représente la confiance est infiniment souhaitable par rapport au risque que la défiance généralisée nous fait prendre dans notre rapport au monde. Cette valeur de confiance est en jeu dans le fonctionnement du lieu au quotidien, alors qu’autour de nous, tout nous apprend à ne pas faire confiance. Après il ne faut pas non plus être
angélique. La confiance se module, se travaille, notamment dans les conflits d’usage. Ils existent ; il faut les travailler et les résoudre et non pas chercher à les éviter en sécurisant tout. Le conflit d’usage dit des choses. Il vaut mieux le laisser advenir et ensuite le travailler. Parce qu’en le laissant advenir on permet aussi l’émergence des dynamiques inverses : les amours d’usages.
LH : Pour finir, auriez-vous un exemple de lieu particulièrement inspirant qui pourrait faire écho à ce que nous essayons de construire avec l’École de la résilience ?
PC : Une fois de plus, je parlerais de Césure. Son objet initial est la transmission des savoirs — c’est ce qui a été vendu au rectorat à l’origine. Mais en réalité dans sa vie quotidienne, son fonctionnement et les représentations qu’en ont les gens sont à mille lieues de cet objet initial. Je pense qu’il n’y a pas grand monde parmi ses usagers qui connaissent cette vocation. Et c’est en ce sens que le lieu fonctionne : sa réussite réside en partie dans ce détournement. Le détournement est
une valeur politique, une source de création et d’invention. Ce peut aussi être une source de joie. En tout cas moi ça me rend joyeux de voir des personnes détourner le cadre ou la fonction d’un lieu. Et il me semble que ça pourrait aussi fonctionner pour faire face à des questions aussi difficiles que celles que pose l’École de la résilience. Le détournement comme fonctionnement résilient.
