Conversation indisciplinée – Entretien avec Éric Tannier

Éric Tannier est informaticien, chercheur à l’Inria dans l’équipe Semis. Il est également membre de la Fabrique des Questions Simples (groupement de chercheur·es de disciplines différentes s’engageant dans une démarche collective de réflexions à l’heure de l’Anthropocène) ainsi que du projet « Botascopia ». Sa posture scientifique, inscrite dans l’observation et la localisation du lien entre humains et le reste du vivant, apporte une nuance face à une science normative, descendante, qui ne laisse pas place à l’exploration personnelle. Il vient de publier L’Univers des courges. Les cultiver, les cuisiner, les savourer avec Christophe Gaudry, Estelle Petit et Marie-Thérèse Charreyre (L’Harmattan, 2026).

Florian Fompérie (CA°): Parmi les idées fortes issues des résidences collectives d’idéation autour du projet École de la résilience : la nécessité de permettre et favoriser la conversation. Conversation entre les individu·e·s, les citoyen·ne·s pour retrouver du commun, faire société. Mais aussi entre des institutions, entre des disciplines artistiques, scientifiques, culturelles, qui ne se croisent pas ou peu. Que pensez-vous de cette idée ?

Éric Tannier : Ma façon de fonctionner est d’être aux interfaces plutôt que dans des disciplines particulières. À la fois aux interfaces sciences/sociétés, sciences/environnements, entre les disciplines ou entre les institutions. Par exemple, dans mes dernières publications, on trouve un livre (L’univers des courges, Les cultiver, les cuisiner, les savourer, Christophe Gaudry, Estelle Petit, Éric Tannier, Marie-Thérèse Charreyre, L’Harmattan, 2026.) en collaboration avec l’institut Lyfe, dans lequel je vois mon rôle comme celui d’interface afin de faire converser un agriculteur, Christophe Gaudry, et des cuisiniers.
Le projet était coordonné par une collègue chimiste, Marie-Thérèse Charreyre. Un autre exemple d’activité récente, je viens d’écrire un article avec deux botanistes, une philosophe, et un informaticien, sur Flaubert, qui s’appelle « L’énigme du calice dans Bouvard et Pécuchet » et qui consiste à aller chercher dans la correspondance de Flaubert une énigme botanique : trouver une plante par les caractéristiques décrites dans le texte, trouver du scientifique dans cette œuvre littéraire. Mener cette enquête, c’est à la fois un travail historique, un travail littéraire, un travail botanique et un travail de philosophie des sciences. Je n’utilise pas beaucoup le terme de conversation, mais plus ceux d’interface, d’interaction, et de lien. Mais peut-être recouvrent-ils les mêmes sens ?

FF : Que pensez-vous de la capacité actuelle de notre société à converser ?

ÉT : Si je prends le milieu académique, que je connais, il est plutôt organisé en silos disciplinaires. Les institutions valorisent le fait d’aller parler avec quelqu’un issu d’une autre discipline, mais ça devient plus difficile quand on veut étudier des objets, qui, par essence sont transdisciplinaires. Le dialogue entre disciplines, en réalité, fonctionne assez bien, mais pratiquer l’« indiscipline », comme disait Jean-Marie Legay, ce qui veut dire ne pas se préoccuper de savoir à quelle discipline l’on contribue, cela reste marginal.

FF : Vous faites partie d’un collectif, La Fabrique des Questions Simples, qui se donne pour objectif de formuler des questionnements compréhensibles par l’ensemble des disciplines scientifiques et donc de favoriser la conversation entre elles, pouvez-vous nous en dire plus ?

ÉT : C’est le deuxième type de dialogue que l’on peut proposer : le dialogue entre sciences et sociétés. Je trouve cependant qu’on isole la science lorsqu’on parle de dialogue science/société. La science fait partie de la société. Mais travailler aux interfaces entre disciplines, oui. La spécialisation a coupé la plupart des citoyens des résultats scientifiques. Les sujets de thèses par exemple sont souvent tellement spécialisés qu’ils deviennent incompréhensibles par la majorité. Souvent, ils ne viennent pas d’un questionnement social. L’idée de La Fabrique des Questions Simples, n’est pas tant de rendre accessible la science, mais plutôt d’impliquer les citoyens dans les travaux scientifiques. Le philosophe Léo Coutellec dit qu’il y a plusieurs modes d’interaction avec le public. Un mode « explicatif », tenter de vulgariser, de faire de la médiation, d’expliquer au public ce qu’on est en train de chercher. Un mode « applicatif » qui essaye de trouver des applications à nos sciences pour rendre service à telle ou telle composante sociale. Ce sont les deux modes les plus pratiqués par les académiques. J’explique ou j’applique. Et puis il y a un troisième mode, un peu moins intuitif, le mode « implicatif ». Il s’agit d’impliquer le public dans le processus de la recherche. Et ça, c’est l’idée de La Fabrique des Questions Simples : revenir à la demande sociale et regarder ce qui est intéressant, non pas du point de vue épistémologique, mais de revenir à des questions qui sont posées par le monde contemporain, peu importe les disciplines. Cela permet de rebattre les cartes, à
la fois du genre de questions que l’on peut se poser, des disciplines pour y répondre et des relations que l’on peut avoir avec le public.

Le mode implicatif induit des relations multidirectionnelles. À l’inverse, les rapports explicatif et applicatif sont exclusivement unidirectionnels, des chercheur·es vers le public. C’est également ce qui se pratique à la Boutique des sciences, par exemple. À travers les ateliers Émergence, où l’on essaie de transformer les préoccupations de certaines composantes sociales, surtout des associations, en questions académiques.

FF : Pourquoi avez-vous décidé de vous inscrire dans cette démarche en tant que chercheur ?

ÉT : J’ai toujours eu une activité perméable aux barrières disciplinaires, j’ai fait des études de mathématiques, puis d’histoire. Ensuite, j’ai été engagé par un institut d’informatique qui m’a affecté dans un laboratoire de biologie. J’ai assez vite touché à de nombreuses disciplines. J’ai également enseigné l’éthique de la recherche. Une discipline aux fondements philosophiques, auxquels j’ai dû m’intéresser. J’ai toujours été aux interfaces.

FF : Comment êtes-vous arrivé à La Fabrique des Questions Simples ?

ÉT : La Fabrique des Questions Simples s’affiche comme un endroit multidisciplinaire, presque indisciplinaire. Multidisciplinaire : chacun vient avec ses disciplines et s’enrichit de la discipline de l’autre. Indisciplinaire : on ne se préoccupe plus de l’origine disciplinaire, on discute ensemble du même objet et on essaie de ne pas se figer dans son point de vue sur l’objet. L’objectif est que chacun s’approprie le savoir des autres. C’est donc un endroit accueillant pour les profils dans mon genre, qui aiment bien ne pas être dans un silo d’expertise.

FF : Qu’est ce qui vous intéresse dans l’École de la résilience, et vous pousse à proposer des activités et à participer à la programmation ?

ÉT : Les rencontres inattendues. J’ai trouvé que l’idée de rassembler autour d’un sujet des gens qui ne se connaissent pas, avec l’intuition qu’ils ont quelque chose à échanger — une intuition qui est finalement assez risquée parce qu’ils n’ont jamais travaillé ensemble et que souvent le sujet commun est assez vaste — a fonctionné. On fait des alliages ou des assemblages qui sont inhabituels. Ça ne s’est jamais fait, mais on va essayer de les mettre ensemble et puis voir à quel point on obtient un truc joli ou informe. Et si c’est informe, peut-être que c’est digne d’intérêt aussi. J’ai trouvé ça intéressant de faire partie de ces alliages. Par exemple, j’ai participé à l’activité Botanique des marginales. Il y avait de la science académique, l’École des beaux-arts, des centres sociaux, une ferme pédagogique. Ça paraît risqué. Finalement, il en est sorti quelque chose avec la personnalité des uns et des autres, l’énergie des uns et des autres. On avait aussi ce projet de séminaire sur le futur qui n’a pas abouti mais qui était du même acabit. Des alliages, j’en ai connu plein. Je ne suis pas surpris par la première interdisciplinarité venue. Mais là, il y avait quelque chose de surprenant.

FF : Vous vous intéressez également à la façon dont nous imaginons, en tant que société, nos futurs. En quoi favoriser l’échange entre les individus, mais également entre les disciplines et donc de créer de nouveaux alliages, vous semble
important pour construire un avenir durable et enviable ?

ÉT : Les alliages entre les scientifiques, les artistes et les activistes, je trouve cela assez fructueux. Ça ne veut pas dire que ça se passe toujours bien, les intérêts sont parfois différents. Mais avec ce genre de mélange, on obtient quelque chose qui a à voir avec la pensée du futur. Il y a des objets comme le futur, que l’on peut regarder de différents points de vue et dont chaque point de vue nécessite un savoir dans une certaine discipline. C’est le cas du genre, par exemple, avec les Gender
Studies
. On peut regarder le genre du point de vue biologique, du point de vue historique, du point de vue sociologique. C’est le cas des sciences avec les Sciences Studies. Une des raisons pour lesquelles je me suis intéressé au futur, et que j’ai cru pouvoir apporter une contribution, c’est que l’on peut l’aborder par une multiplicité de points de vue que l’on peut ensuite mettre en regard les uns avec les autres. Par exemple, il y a un point de vue artistique sur le futur, il y a tout le cinéma et la littérature d’anticipation. On peut faire une sociologie de ce que les gens ont dans la tête à propos du futur. Il y a un point de vue historique, on ne voit pas le futur de la même façon selon les époques. Il y a un point de vue géographique, on ne voit pas le futur de la même façon dans tel pays ou dans tel autre. D’un point de vue économique, les économistes font des projections sur le futur. C’est un objet sur lequel on peut agréger plein de points de vue. C’était quelque chose sur laquelle j’avais l’impression de pouvoir me lancer avec toute mon histoire d’indisciplinarité.