Bruno Habouzit est formé en philosophie à l’université Lyon 3. Depuis plus de vingt-cinq ans, il accompagne et pilote des projets associatifs, sociaux et culturels à Lyon et dans sa région, en inscrivant son action dans les valeurs de l’éducation populaire et des démarches participatives. Son parcours est marqué par un engagement en faveur de l’accès à la pratique artistique et culturelle, conçue comme un levier d’émancipation, de construction collective et de transformation sociale. Il a développé et consolidé cette approche au sein de centres sociaux, MJC et associations culturelles, et assure aujourd’hui la direction des Centres sociaux de la Croix-Rousse. Il intervient par ailleurs à l’Irpa, où il forme des étudiant·es à la philosophie de l’éducation, avec une attention particulière portée aux enjeux éducatifs et sociétaux contemporains.
Jindra Kratochvil (CA°) : Que veut dire, aujourd’hui, « faire société » ?
Bruno Habouzit : De mon point de vue, affirmer aujourd’hui le désir de faire société, c’est essayer de rapprocher les humains de leur essence. Je m’appuie sur l’analyse de la philosophe Hannah Arendt, pour qui les êtres humains sont des animaux politiques par essence. C’est précisément la question du collectif, le fait de faire société qui les définit.
Or, constate-t-elle dans son ouvrage Condition de l’homme moderne, le monde du travail est venu phagocyter l’humain dans sa propre essence, altérer son humanité. Ce qu’elle entend par là, c’est que notre monde est envahi par la sphère du travail. On connaît l’expression métro-boulot-dodo, qui signifie que si l’on enlève le fait de dormir et de se déplacer, il ne reste plus que le travail. Or, le monde du travail nous renvoie non pas à une idée de réalisation de notre propre humanité, mais à l’obligation de subsister en tant qu’individu. Ce que vient accomplir le modèle libéral, c’est l’individu déchargé d’une responsabilité collective, qui va s’occuper uniquement de ses affaires privées.
Là, nous ne sommes plus tout à fait des animaux politiques, dit Arendt, mais nous redevenons ce qui précède l’animal politique — l’animal laborans, l’animal qui travaille, qui est dans le rapport à la vie, mais qui ne peut pas grandir dans son rapport au monde. (J’utilise volontiers le mot grandir, puisque c’est aussi l’étymologie latine de l’éducation.)
Aujourd’hui, cette idée de grandir, de sortir de la caverne, n’est plus permise par un modèle de société qui privilégie l’individu plutôt que le collectif, une vision privée et individuelle de la société plutôt qu’une logique de participation collective à cet enjeu qui nous rassemble et qui fait de nous des humains par essence.
JK : « Faire société » n’est pas une chose qui va de soi ?
BH: Faire société, c’est un combat et une responsabilité. Un combat quotidien puisque le modèle, aujourd’hui, c’est de sortir du travail, rentrer chez soi et consommer, dans le cercle familial, des contenus Netflix, YouTube, etc. Nous avons tous les outils pour nous passer de l’autre, et peut-être encore davantage avec l’arrivée de l’IA.
Or, le vivre-ensemble ne peut pas être limité à la sphère privée familiale ou à la sphère du travail. Il faut d’autres espaces pour pouvoir vivre ensemble : une sphère publique. Et l’espace public, ce n’est pas seulement un parc avec un banc où chaque individu peut s’isoler du reste du monde. C’est tout à fait l’inverse finalement. L’espace public, c’est l’espace du débat démocratique, celui où l’on va se retrouver pour cultiver le consensus, dépasser nos a priori, nos représentations.
Hélas, nous fonctionnons dans des silos relationnels : des silos professionnels, entre pairs, entre domaines de compétences, entre spécialités, entre tranches d’âge. Des silos géographiques (les urbains, les ruraux), des silos générationnels (les jeunes, les vieux). L’objet de l’espace public, c’est d’arriver à faire se rencontrer tous ces binômes opposés : les jeunes, les vieux, les urbains, les ruraux, les riches, les pauvres, les animateurs, les artistes.
Le sujet est d’abord celui de l’interconnaissance pour faire émerger en nous un commun, une culture commune autour de ce qui nous rassemble, c’est-à-dire notre humanité. C’est l’objectif que je me fixe dans mon travail, et je pense que c’est une responsabilité de l’éducation populaire. La question de l’accueil inconditionnel et de la mixité sociale, ce n’est pas simplement d’organiser une fête de quartier et de mettre tout le monde ensemble.
JK : Alors comment construire une culture commune ?
BH : Aujourd’hui, nous sommes malheureusement emprisonnés dans des logiques de projets quantifiables, évaluables, qui nous poussent, dans les milieux de l’éducation populaire, à afficher des résultats. Alors que le seul objectif que nous avons — et qui n’est pas quantifiable — c’est de nous réaliser en tant qu’humains.
Nous sommes enfermés dans ces logiques de projet où l’on fait un diagnostic, on identifie un besoin, un problème, on met en place une action et on évalue si le problème est résolu : des logiques de justification des financements publics et, finalement, de performance.
La question que l’on devrait plutôt se poser, c’est de savoir com- ment faire pour ne pas dévier du chemin de l’humanité, comment maintenir, au-delà des réussites tangibles, le lien entre les humains, entre tous ces binômes soi-disant opposés. Comment créer un monde à la fois rempli de différences et constamment en recherche d’un consensus, nous permettant de vivre avec ces différences-là.
Sortir de la tendance, un peu facile, à trier, à se demander qui a raison, qui a tort, quel est le bon modèle, quel est le mauvais, de quel côté je me situe. Alors que l’objectif pourrait être de reconnaître et d’accepter les divergences.
Dans les milieux de l’éducation populaire, on parle beaucoup d’autonomie. Notre grand objectif serait de rendre les gens autonomes — sous-entendu : les rendre comme nous. C’est donc une approche descendante et compassionnelle de la part des professionnels ou des détenteurs du savoir. C’est tout l’inverse qu’il faut faire : reconnaître à chacun et chacune son autonomie de pensée, son autonomie d’existence, même si celle-ci ne nous convient pas tout à fait. Puis être capable de la mettre dans ce « pot commun » qui fait que la confrontation féconde des idées est, finalement, la meilleure chose pour «aller-vers» le mieux.
JK : Qu’est-ce que devient l’individu, là-dedans ?
BH : Les logiques de silo que je décrivais sont souvent liées à notre incapacité, ou à notre absence de volonté de nous mettre en danger. Parce qu’il faut quand même faire un sacré travail sur soi pour aller vers un inconnu et se dire : « Il peut m’apporter beaucoup. » Peut-être plus que ce que moi j’ai à lui apporter. Peut-être va-t-il me faire changer de chemin ? Ce n’est pas évident : nous avons tous en nous une résistance au changement. Nous nous construisons une forme de confort
intellectuel, physique, émotionnel. Et lorsqu’on nous invite à aller chercher ailleurs, il faut être capable de s’en séparer, d’aller voyager dans l’inconfort — ce qui n’est pas un chemin naturel.
Pour vivre ensemble, il ne s’agit pas de se séparer de l’individu, mais de se défaire de l’idée que l’individualité serait un obstacle au vivre-ensemble.
Je pense à l’image du Léviathan qui illustre l’œuvre de Hobbes. Cette image montre une sorte de géant composé d’une multitude d’individus. Si l’on retourne son sens premier — une représentation de l’État, seul capable de contenir les penchants individuels — on peut y voir autre chose de beaucoup plus sympathique : l’idée que la société est l’addition reliée des singularités. Non pas une uniformité, mais une composition complexe.
L’objectif, ce n’est pas l’homogénéisation ni l’effacement de l’individu. Au contraire, c’est en reconnaissant les compétences, les savoirs, les interprétations, les émotions, la créativité de chacun que nous pouvons fonder un commun. Une espèce de « pot sociétal » qui nous obligerait à nous remettre sans cesse en question en tant qu’individus ancrés dans un collectif.
JK : Comment recréer de l’espace public dans une société qui nous oriente vers l’individualisme ?
BH : Il s’agit d’imaginer un espace public qui soit à la fois un lieu de convivialité, de débat et d’inconfort. Certes, ce n’est pas un chemin naturel. Et pourtant, c’est peut-être dans cette tentative de réunir des personnes dissemblables que nous pouvons faire de nos différences l’outil de notre rassemblement. C’est une question sans fin puisque si c’est le débat, cette remise en question permanente qui nous rassemble, alors dès que le débat s’arrête, le collectif disparaît. Car c’est le débat lui-même qui fait collectif. Lorsqu’il n’existe plus, nous basculons dans le rejet d’une opposition, rejet d’un modèle, rejet d’une autre pensée.
Et dès lors que l’on fige les situations, que l’on croit tenir une solution, on se trompe puisque la société ne peut exister que dans le mouvement.
Pour conserver notre liberté et notre humanité, il faut continuer d’avancer ensemble. Même si cela demande un effort, même si l’on aimerait parfois s’arrêter. Notre responsabilité humaine ne nous le permet pas. Si l’on veut être dans un rapport au monde et pas seulement à la vie (entendu comme subsistance), nous devons continuer à pédaler, ensemble.
Bien sûr, tout cela va à l’encontre de celles et ceux qui brandissent des solutions toutes faites. La question reste le débat : tous les sujets sont légitimes dès lors qu’ils peuvent être discutés.
Le plus dangereux, c’est l’absence de débat. Débattre est déjà une victoire, et les conséquences du débat sont moins essentielles que son existence même.
JK : Comment faire pour ouvrir un vrai débat au sujet de l’urgence climatique et environnementale ?
BH : Comment se fait-il qu’un sujet aussi commun et rassembleur que le changement climatique soit si peu présent dans le débat public ?
Plutôt que de chercher à convaincre à tout prix, il faudrait d’abord s’attacher aux conditions du vivre-ensemble, à ce qui rend le débat possible.
Car pour vivre ensemble, il faut trouver d’autres points d’entrée que le discours moral ou strictement scientifique. Le vivre-ensemble ne peut se satisfaire de « c’est bien » ou « c’est mal ». Il y a un mot simple que l’on oublie souvent lorsque l’urgence s’impose : la convivialité.
Comment créer des espaces publics de convivialité ? D’abord, en cultivant une volonté d’accueil inconditionnel. Ensuite, en organisant des espaces capables d’accueillir les différences, en reconnaissant la valeur de chaque individu.
Lorsque la convivialité n’a pas d’autre objectif qu’elle-même, elle ouvre la possibilité de la rencontre. Et de la rencontre naît le débat. Par exemple, des expérimentations menées dans des centres sociaux proposent à des binômes jeunes et séniors d’avoir une pratique numérique ludique collective.
La première chose que l’on observe, c’est que les personnes apprennent à se nommer, à se reconnaître. Et de cette convivialité émergent très vite des échanges sur les regards que chacun porte sur la société : l’usage du téléphone portable, les réseaux sociaux, le rapport au travail, etc.
Il ne s’agit pas de débats imposés, mais de dialogues qui naissent de la relation.
Créer des espaces publics sans autre objectif que la rencontre — et laisser celle-ci advenir librement — est sans doute le chemin le plus lent, mais aussi le plus robuste pour maintenir le lien social.
Nous avons tous une perception différente de l’urgence. Mais dès lors que l’on arrive en disant : « Je vais développer l’esprit critique des jeunes », on introduit déjà une posture descendante. On impose le débat. Or, un débat imposé par une partie dominante à une autre fragilise toute démarche participative.
Accepter de débattre, c’est aussi accepter de se mettre en danger, de revenir à une forme d’humilité : « J’accepte de partir de zéro dans un espace public avec des personnes qui ne sont pas moi et j’accepte de les écouter. »
C’est un chemin plus long, plus exigeant, mais je crois qu’il est, finalement, bien plus durable que d’arriver avec la nécessité d’une pensée qui pourrait être perçue comme une pensée unique imposée.
