Beaucoup restent habités par l’écume d’un très puissant récit désirable : celui d’une croissance infinie au service du progrès et de l’amélioration de nos conditions de vie. La promesse n’est pas tenue puisque cette soi-disant amélioration n’est réservée qu’à trop peu de personnes et qu’elle se construit sur un extractivisme forcené des ressources, au point d’engager des conséquences rendant inhabitables des territoires entiers. Dès lors, où chercher les mots et les images pour un monde réellement désirable, qui allierait la prise en compte de l’ensemble des vivants et le soin de cette zone critique qui nous est commune ?
Le cycle « Contre-récit(s) » pour un monde réellement désirable est d’abord une tentative de décolonisation de nos imaginaires, et tout autant des occasions de prise de conscience de nos capacités à en créer de nouveaux.
Brique programmatique de la saison 0 de l’École de la résilience, ce cycle se décline en trois conver sations pluri-acteurs avec une large participation étudiante issues de divers horizons.
Il est le fruit d’une collaboration entre Cité anthropocène, l’ESAA La Martinière-Diderot, l’Université Lyon 2, Sciences Po Lyon, Strate École de Design Lyon, La Fabrique des Questions Simples, le collectif item, l’agence Alter.
Le potentiel des contre-récits comme moyen d’améliorer notre compréhension collective et comme levier d’action.
Mercredi 21 janvier, Valérie Colomb (enseignante-chercheure à Sciences Po Lyon, responsable du Master communication, environnement engagement mobilisation, elle a codirigé avec Valérie Lehmann le livre L’innovation collective. Quand créer avec devient essentiel (Presses de l’université du Québec, 2020) a ouvert le cycle avec une première entrée : « Le potentiel des contre-récits comme moyen d’améliorer notre compréhension collective et comme levier d’action. »
Quel est le métarécit environnemental ? C’est un récit qui regroupe l’ensemble des récits contemporains sous-tendu par l’idée qu’il faudra trouver des solutions partagées communes. Elle poursuit en ouvrant des chemins qui contribuent à fabriquer de nouveaux récits : le réel des pratiques observées et les activités qui nourrissent les imaginaires. Des chercheurs travaillant sur ces questions disent que l’humanité a deux limites : les naturelles et celles de l’imagination collective.
Alors quels sont les grands récits contemporains ? La transition avec en toile de fond, la décroissance énergétique, les politiques d’adaptation, d’atténuation, l’observation des bonnes pratiques, les discours sur la résilience, les économies circulaires, la permaculture, le biomimétisme, la frugalité, etc. La technologie avec notamment la géo-ingénierie et le techno solutionnisme. Cela relève de l’idée assez simple que l’on va pouvoir agir sur le climat. Au-delà de coûter des milliards en termes de recherche, c’est une approche déresponsabilisante. L’illimitisme, l’humanité augmentée, le transhumanisme, etc. La technologie nous permettra de coloniser une autre planète. D’un côté l’épuisement des ressources, de l’autre côté les ressources martiennes ; s’extraire du commun pour ceux qui partiront, mourir sur terre pour les autres. C’est une logique techno féodale où l’éthique est totalement absente. Restent les récits autour de l’effondrement, qui sont portés de diverses manières : le « ça va péter », puisque rien n’est possible seule reste la confrontation ; le « à quoi bon », fichu pour fichu, on va continuer ; ceux qui prônent l’autarcie où l’on pratique le survivalisme ; et enfin la collapsologie, qui dit, l’effondrement étant inévitable, pensons le monde d’après. Plus loin encore, l’écologie radicale qui se fonde sur la fin de l’humanité.
Alors quels mots pour dire les choses ? Quel récit pour dire les choses ?
des algorithmes au service du récit dominant, comment y échapper ?
Mercredi 25 février, le cycle s’est déplié avec Hubert Guillaud (journaliste, essayiste, spécialiste des systèmes techniques et numériques, il a publié Les algorithmes contre la société (La fabrique éditions, 2025) à partir de la question : des algorithmes au service du récit dominant, comment y échapper ?
Il nous a rappelé que nous sommes pris dans des boucles, des scripts, dans des modalités d’action qui sont en fait de plus en plus numériques, logiciels, organisés et façonnés, qui nous contraignent et sur lesquels nous n’avons ni levier d’action, ni moyen de contester. Pour illustrer ces mutations lourdement engagées, il a évoqué Parcoursup, la CAF, France Travail, etc. Cette standardisation généralisée via les systèmes numériques devrait nous inquiéter. Plus loin, il évoque le « Lumpen Scoretaria » pour dire que dans tous ces systèmes où l’on introduit des formes de scoring, les personnes les plus vulnérables subissent une double peine : elles sont à la fois les plus touchées et les systèmes les fragilisent davantage. Et pourtant, la Loi pour une République numérique (2016) nous
dit que nous devrions être informés des modalités de calcul. Or, ce n’est pas le cas. En contrepoint, il évoque une perspective positive, qui se situe dans le fait que l’on peut calculer autrement, par exemple en intégrant, au sein des algorithmes, des critères favorisant l’équité. D’autres initiatives se profilent. Son second message s’adresse à nous en tant que société, en tant que collectif. En s’appuyant sur l’exemple de l’association — Changer de Cap — qui a mené une enquête fouillée, documentée et médiatisée, elle a réussi à contraindre la CAF à publier des éléments sur ses algorithmes et à nettoyer ses versions précédentes.
Ce cas démontre que la mobilisation collective est possible et que nous devons demander l’accès démocratique à ces systèmes techniques. Son contre-récit est celui d’une démocratie active partout.
[…] des rôles que tiennent les images dans nos manières de représenter le monde, de l’habiter et de le percevoir.
Mercredi 25 mars, le cycle se clôt avec la venue de Sophie Suma (enseignante-chercheure à l’université de Strasbourg, elle publie Écologie des images. Films, séries et autres milieux visuels avec Vivien Philizot et Benjamin Thomas (Éditions 205, 2024). Elle parlera des rôles que tiennent les images dans nos manières de représenter le monde, de l’habiter et de le percevoir.
